HISTOIRE- CHRONIQUES- « QUAND DE GAULLE CHANGEAIT
SON FUSIL D’EPAULE » (BOUKHALFA AMAZIT)
© Boukhalfa Amazit/Le Soir
d’Algérie, mercredi 16 septembre 2026
Il y a 67 ans, le 16 septembre 1959. La guerre sans nom, a 4 ans, 10 mois et 15
jours. Les opérations militaires du plan Challe, déclenchées le 6 février 1959,
déroulent inlassablement leur engrenage d’horreur. La France a mobilisé pour
cette dystopie qui n’a rien d’imaginaire, plus de 500.000 hommes ! Un
demi-million de soldats, réunissant tous les corps d’armée, ont été rassemblés
pour une campagne du type search and destroy, qui
avait pour objectif, d’anéantir l’Armée de libération nationale (ALN)
algérienne. Des unités combattantes qui ne comptaient, à l’époque, à
l’intérieur, pas plus de 30.000 hommes répartis dans les six wilayas, du
quadrillage stratégique du pays. C’est le général Charles de Gaulle
(1890-1970), « l’homme du 18 juin 1940 », écarté en 1946 pour jacobinisme
exacerbé, qui est de retour aux affaires. Il s’en revient à la faveur de la
kermesse militaire du 13 mai 1958 à Alger, pour mener la guerre.
Que s’est-il passé le 13 mai ? Ailleurs, en Amérique du Sud, on appellerait ça
un putsch, en Afrique un coup d'Etat. Mais en France colonialiste, empêtrée
dans un conflit qui lui faisait monter, chaque jour, le rouge au front, ce coup
de force de l'armée, la quatrième du monde et la plus violente, a été
interprété par les Français d'ici et de métropole, comme une résurrection. Que
de gloria et alléluias, ont accompagné le pas en cadencé des rangers des paras
sur l’asphalte des rues de la Ville-Blanche. A Paris, disqualifiée par sa
politique désastreuse, la gauche de la Quatrième république, fait grise mine.
Elle gesticulera pour la forme. Au fond, elle roucoulait d’aise, soulagée de
refiler le bébé et l'eau du bain, au fils prodige sur le retour. Elle a,
bien-sûr, dénoncé le pronunciamento, comme il se doit, avec des mots vigoureux.
Sans trop en faire, cependant, des fois que l’ermite de Colombey-les
Deux-Eglises, se ravise. Pas de panique, le choix des généraux Jacques Massu le
tortionnaire, Raoul Salan général putschiste, futur chef de l’OAS, et des
colonels Roger Trinquier, Robert Thomazo dit « nez de
cuir », et du trublion Pierre Lagaillarde
co-fondateur de l’OAS, sera promptement validé par le Président de la république
René Coty, lequel "a décidé" d'appeler au timon l'homme qu'il a
qualifié de "plus illustre des Français".
De Gaulle s’en vint alors, des projets plein l’esprit. Dans sa boite à malices
tout un hocus-pocus, prêt à l’emploi. Cela va de la «
paix des braves » : dépose les armes et rentre chez-toi. Les « contacts locaux
», où il met deux fers au feu : les négociateurs inapparents et les pantomimes
place du forum. « Les Français à part entière », ou l’égalité à l’ombre de
l’apartheid du code de l’indigénat, pourtant aboli en 1946 ! Il y a aussi le
terrible « Plan Challe » et son jumeau « le Plan de Constantine » qui
inspireront : l’Opium et le Bâton, titre du magnifique roman de Mouloud
Mammeri.
Depuis le drolatique « je vous ai compris », cet appel à double détente, du 4
juin 1958, lancé du balcon du GG (gouvernement général), les Algériens,
toujours farouches, sont restés sur leur gardes. Les Européens rassérénés par
le « Vive l’Algérie Française », confessé du balcon de la mairie de Mostaganem,
le 6 juin soit deux jours après « avoir compris », en ont eu pour leur naïveté.
Discoureur, loquace et maitre de son verbe, ses déclarations mirvées, orientaient les auditeurs vers autant de
directions que celles des projectiles d’un cône de déjection, après une explosion.
La créance de ses propos, auprès de son peuple, était assurée. Il était celui
qui le 18 juin avait dit non à Pétain. L’homme de Londres. Pour la doxa de son
pays et d’ailleurs, « il avait rendu la dignité aux Français ». Ses fameuses
rencontres avec la presse, étaient des shows politiques. Sa bonhomie de brave
soldat, lui faisait oser des propos gaillards tout en demeurant courtois et
révérencieux. Ne vous y trompez pas, tous ses discours étaient écrits. Il
rêvait d’égaler Chateaubriand ! De l’aveu même de sa fille qui les
dactylographiait à la machine, ils étaient appris. Hommes de presse et
observateurs éclataient de rire sans retenue aucune, à ses paraboles et ses
mots d’esprit.
Mais instruits par cette défiance rassasiée par des années de scélératesse, de
déloyauté et de parjures coloniaux, les responsables de la Révolution n’ont pas
sourcillé plus que cela, quand, au détour d’une de ces fameuses conférences de
presse, il préconisait de consulter la population de l’Algérie pour que
celle-ci décide de son destin. Il n’énonçait rien de moins qu’un référendum
d’autodétermination. Il offrait, disait-il, « le choix de l'association ou de
la sécession". Pourtant ce même tribun à l’accent surfait, déclarait, il
n’y a guère plus d’une quinzaine de jours, le 31 août 1959, très exactement :
"moi vivant, jamais le drapeau du FLN ne flottera sur l'Algérie ! ".
Ce sexagénaire qui prenait un plaisir d’infirmier à panser les blessures de son
pays meurtri par les guerres, incessantes, était conscient à l’inverse de
beaucoup d’autres politiques français, de l'inéluctabilité de l'indépendance de
l'Algérie. Ceux qui l’ont rencontré et surtout connu suffisamment, pour leur
confier le fond de sa pensée, témoignent, après coup, il faut le dire, qu’il était
plus que quiconque clairvoyant du sens de la course de l’Histoire. Mais, comme
ces soldats qui marchent à contretemps ou qui décrochent de la cadence, son moi
profond reprenait vite le dessus.
En 1943, Ferhat Abbas auteur du Manifeste du peuple algérien, qui donnera naissance
aux Amis du manifeste et de la liberté (AML), avait adressé au général, un
exemplaire du document dans lequel le futur fondateur de l’UDMA évoquait «
l’autonomie interne » pour l’Algérie. Après en avoir pris connaissance, le chef
de la France libre confiait au député socialiste du Rhône (1936-1940), André
Philip, du CFLN (Comité français de libération nationale. 1943) d'Alger :
"tout cela finira par l'indépendance".
Une année plus tard, sans trop s’éloigner du rivage, avec l'ordonnance du 7
mars 1944, il donne un coup de plumeau au projet de loi Blum-Violette de 1936,
en octroyant aux "béni-oui-oui", la nationalité française, "sans
renonciation à leur statut personnel". Il afistolait ces « privilèges »
d’une amélioration de la représentation indigène dans les assemblées locales.
Il allait dans le sens de la fumisterie du discours de Brazzaville.
Une année plus tard, il ordonnait le carnage de mai 45. Le libérateur de la
France se rangeait crûment du côté des miliciens ultras de Kherrata,
Sétif et Guelma, en Algérie.
En 1947, dans la discussion sur le statut de l'Algérie, il enfile derechef ses
brodequins, pour se déclarer en faveur du "maintien absolu de la
souveraineté française et pour l'équilibre des communautés impliquant la parité
et la pureté des collèges électoraux. En 1948, Edmond Naegelen,
le champion toutes catégories du tripatouillage électoral, y était nommé
Gouverneur général. Que sont devenus les serments de Monte Cassino, du
débarquement de Provence, les dizaines de milliers d'indigènes tombés pour…la
France. Effacés les tralala de la conférence de
Brazzaville. De tout cela de Gaulle en fera litière.
Des revendications nationalistes, même les plus tièdes, il n'en aura cure. Les
colères montantes de l'Afrique du Nord, ne l'émeuvent pas plus que ça. La
France est le centre du monde. Sa réhabilitation, son retour et son
installation dans la cour des grands, demeurent son obsession, sa marotte. Sa
préoccupation exclusive. Même, éloigné des affaires, il échafaudait plans et
projets car en vérité l’animal politique qu'il était, ne s'est jamais tenu à
plus d'un carré de marelle du centre du pouvoir.
Guy Pervillé, historien, universitaire, écrit « dès
février 1955, alors que Jacques Soustelle prend ses fonctions de gouverneur
général de l’Algérie, Edmond Michelet s’entend déclarer : « L’Algérie est
perdue. L’Algérie sera indépendante ». En avril, Jean-El Mouhoub
Amrouche reçoit la même réponse : « L’Algérie sera émancipée. Ce sera long
[...]. Vous aurez beaucoup à souffrir. Quant à moi, je ne parlerai que le jour
où je serai en situation de faire ce que j’aurai dit ». Le 18 mai, Louis
Terrenoire entend la même confidence : « Nous sommes en présence d’un mouvement
général dans le monde, d’une vague qui emporte tous les peuples vers l’émancipation.
Il y a des imbéciles qui ne veulent pas le comprendre ; ce n’est pas la peine
de leur en parler".
La question qui vient à l’esprit est simple : « s’il n’y avait pas loin de la
coupe aux lèvres », pourquoi n'avoir pas étanché la soif de paix de cette
région du monde ? Pourquoi n’avoir pas abrégé la guerre et les souffrances des
siens comme celles du peuple algérien de trois longues années ?
Il avait la réponse. Il la donnera quand plus personne ne l’écoutait. Parce
que, disait-il, "un pays vaincu n'a pas de voix sur le plan
européen".
Son entêtement à vouloir ceindre la couronne de laurier de vainqueurs, n’a fait
qu’amplifier la détermination des Algériens à la lui refuser. De Gaulle a perdu
la guerre. Il n'a pas gagné la paix. L’Algérie et les Algériens sont libres du
fait de leur seul combat.