HISTOIRE-BIBLIOTHEQUE D’ALMANACH- ESSAI LORRAINE ROSSIGNOL- « UNE TRAGÉDIE
OCCULTÉE DE LA GUERRE D’ALGÉRIE.LES CAMPS DE REGROUPEMENT »
« Une tragédie occultée de la guerre d’Algérie. Les camps de
regroupement. Essai de Lorraine Rossignol.Editions Frantz
Fanon, Alger 2026, 233 pages, 1 500 dinars
Entre 1954 et 1962, 2 350 000
algériens, en majorité des femmes et des enfants,vivant
dans le djebel ou sur les Hauts-Plateaux ont été arrachés à leurs terres et
regroupés dans 2 393 camps ouverts par l’armée française -souvent dans la
clandestinité - sur toute la durée du conflit...... et ce jusqu’à mars
1962. On estime qu’environ 200 000 personnes y ont trouvé la mort, victimes de
malnutrition ou de maladies, majoritairement des enfants. On n’était pas loin
des camps de concentration nazis ,découverts une
décennie auparavant. La stratégie des autorités françaises était claire ;
il fallait empêcher ces «indigènes» d’apporter un soutien logistique aux
moudjahidine, qui opéraient depuis les montagnes et les zones rurales les plus
reculées.
Une politique meurtrière qui ne se limitait pas à « une opération
militaire isolée, mais s’inscrivait dans une stratégie politique et sociale
visant à isoler les membres du Front et de l’Armée de libération
nationale en coupant leurs populations rurales de tout soutien
logistique ». Dans ces camps, les conditions de vie étaient marquées par
une forte précarité. Les populations regroupées, composées en grande majorité
de femmes, d’enfants et de personnes âgées, « parquées », faisaient
face à des pénuries alimentaires, à un manque d’accès aux soins et à des
infrastructures sanitaires insuffisantes…
L’auteure a croisé des sources historiques, sociologiques, économiques,
démographiques, politiques et médiatiques avec des témoignages recueillis tant
en France qu’en Algérie, pour révéler ces sombres réalités.
Elle s’est appuyée, entre autres, sur les travaux de Benjamin Stora, Pierre
Bourdieu, Raphaëlle Branche , Yves Courrière, Pierre Vidal-Naquet, Fabien Sacriste , Franz Fanon et de bien
d’autres. Les camps de regroupement (concentration est le mot le plus
approprié !) consistaient à
« replier » les populations rurales dans des « villages
modèles »,avec pour objectif de les isoler des combattants de l’Aln. A noter que la méthode
avait été initiée sans succès au Vietnam.Elle
fut prise par un gouvernement de gauche éphémère, dirigé par Pierre
Mendès France. Son ministre de l’Intérieur, François Mitterrand, avait accepté
« à la condition expresse » que les habitants soient avertis par des
lâchers de tracts (méthode qui s’est développée depuis !). L’opération est
mise en œuvre par le nouveau gouverneur de l’Algérie, l’ethnologue Jacques Soustelle .L’armée en a profité
pour « nettoyer » les anciens villages et tout ce qui y
restait, souvent au Napalm .
. S’il est clair que l’armée a tenté entre 1955 et 1959 de dissimuler la
réalité de ces camps, en faisant par exemple visiter des « camps »
modèles, des appelés témoignaient ,dans leurs lettres
,de leur réalité. La réalité de ces « regroupements » aux conditions sanitaires et
sociales scandaleuses a volontairement été cachée, plus exactement aux
journalistes qui s’y intéressaient et auxquels on ne montrait que des centres
« modèles ». Et puis, en septembre 1958, un jeune énarque de 28 ans
est venu à Alger, pour faire les six mois de son stage de sortie obligatoire.
Il s’appelait Michel Rocard. Il y retrouve quelques connaissances et comprend
que les « villages » conçus trois ans auparavant par le général Parlange n’ont rien de progressiste. Il parvient à se faire
confier « oralement » une mission d’enquête sur ces réalités. Toutes
les portes lui sont ouvertes, il mène deux mois d’enquête en sillonnant le pays
avec sa vieille Peugeot 403, visite une quinzaine de camps et rédige une note
de vingt-trois pages, apparemment neutre, mais implacable. « Un regroupement
particulièrement misérable comprend 900 enfants sur 1 200 personnes au total.
Dans un camp encore plus proche de la moyenne, il y a 550 enfants de moins de
15 ans pour un peu plus de 1 000 personnes. » .Son
rapport, qui décrit les situations intolérables dans lesquelles sont parquées
ces populations, est aussitôt bloqué. On lui demande de ne pas le rendre
public, des copies sont transmises au Premier ministre et au général de Gaulle
nouveau président de la République. Il est enterré. Rocard et des amis décident
alors de le transmettre à la presse, « Le Monde » et « Le Nouvel
Observateur » le publient en avril 1959. C’est un scandale ! Et
ces camps prennent place, à côté de la torture, parmi les « crimes de
l’armée française en Algérie », pour reprendre le titre de l’historien
Pierre Vidal-Naquet. Mais il faudra encore du temps, et d’autres témoignages,
pour que le mouvement contre la guerre d’Algérie devienne une force en métropole.La suite est une autre
affaire....... avec ses « épais
silences » qui font qu’aujourd’hui encore l’Algérie reste un
« continent oublié de la mémoire française », ses grands crimes ne
passant pas .......................comme Vichy d’ailleurs.
L’Auteure : Diplômée en
relations internationales. Journaliste, grand reporter au service Enquêtes et
Reportages de « Télérama » (France), couvrant des sujets variés liés
à la culture, à la société et aux enjeux internationaux. Auparavant
collaboratrice avec « Le Monde » ,
« Radio France », et « Arte », à Paris comme à Berlin.
Table : De quoi parle-t-on ?/ « Allez, fissa ! »/La
fabrique des camps/ La réalité des camps mise à nu/ Dans l’intimité des camps/
La disruption des camps : Une onde de choc dans la durée/ Notes/
Bibliographie sélective/ Remerciements
Extraits : La pratique qui
consiste à « replier » les populations d’un territoire donné,
c’est-à-dire les en déplacer de force pour les implanter dans les lieux
jugés plus « appropriés » par les autorités, l’armée française
l’a déjà appliquée, et même tout récemment, sur un terrain a priori très
différent : l’Indochine » (p31) , « Sous forme d’une
« expérience pilote », la stratégie politique du regroupement des
civils algériens qu’il s’agissait de gagner à la cause française vint-elle se greffer sur la stratégie militaire
d’évacuation de ces mêmes populations installées dans des « zones
interdites »-les deux étant appelées à se confondre bientôt au sein d’une
seule et même réalité : les camps de regroupement » (p50),
« Comment un scénario aussi cruel avait-il bien pu non seulement se
produire mais se répéter, et se démultiplier, à l’échelle de toute l’Algérie du
Nord, sans discontinuer, du début de la guerre et jusqu’à sa fin, sans que
jamais aucune mesure soit prise pour l’empêcher ? » (p74), « On peut douter que les « écoles »
ouvertes dans les camps de regroupement aient été les « meilleures »
de la France, au vu des misérables moyens qui leur furent alloués, mais surtout
des intentions qui y présidèrent : il ne s’agissait certes pas de faire
des Algériens scolarisés des citoyens libres et éclairés, en capacité d’agir
sur leur vie et d’en décider ! Mais, avant tout des sujets adhérant à la
cause française, donc servant au final ses intérêts » (p 123),
« Conçus comme un instrument de lutte contre les forces révolutionnaires,
les regroupements devinrent l’arme privilégiée de la révolte elle-même »
(p 141), « Les regroupements ?Utopie
politique issue d’une stratégie guerrière qui s’avéra être un fisaco total, mais n’en fut pas moins rigoureusement
tragique derrière son caractère fantasmagorique » (p152),
Avis : Je comprends mieux,
désormais, après lecture de cette recherche historique détaillée, les refus répétés
des Autorités françaises d’ouvrir totalement les Archives coloniales, celles
concernant tout particulièrement la guerre de libération nationale algérienne.
Une guerre, longtemps innommable et aujourd’hui encore innommée parce qu’ en vérité génocidaire et ne disant pas son nom.
Une lecture difficile à terminer car tellement révoltante......même pour ceux
(les septuagénaires et plus) qui croyaient savoir. On comprend maintenant,
grâce à cette recherche journalistique bien plus réaliste qu’une recherche
d’historien classique , les traumatismes d’après
-guerre, traumatismes qui perdurent encore, ayant fabriqué des « camps
dans la tête »....des bourreaux et des victimes. Avec leurs résistances et
leurs passivités , leur courage et leurs lâchetés,
leurs solidarités et leurs égoïsmes, leurs silences et rancunes. Une grande
saloperie que le colonialisme !
Citations : « Bien
qu’invisibilisées, elles (les femmes) furent aussi des actrices décisives de ce
conflit (lutte de libération nationale), par leur soutien, à la cause
indépendantiste » (p 150), « Au fil de la guerre, le
« regroupé » s’ (‘était) « dépaysanné »
(Michel Cornaton et Pierre Bourdieu cités, p
71), « C’est le tissu social même des populations civiles concernées (par
les déplacements forcés et les regroupemnts) qui s’en
retrouvait durablement détérioré , puisque ce sont les cercles les plus étroits
et les plus intimes de ces sociétés (familles, villages, clans....) qui avaient
été désintégrés » (p177), « Quelles que soient les mesures prises
pour effacer faits et gens de la mémoire, les éradications, même parfaitement
programmées, ne font que mettre en marche « une mémoire qui n’oublie pas
« et qui cherche à s’inscrire » (Françoise Davoine
et Jean -Max Gaudillière, psychanalystes
cités, p 178), « Si chaque famille d’Algérie racontait par l’image et le
film ce qu’elle a vécu pendant la guerre, le cinéma algérien raflerait tous les
Oscars et toutes les palmes aux consécrations internationales » (Ahmed A.
témoin , cité, p 180), « S’il n’y a que la vérité qui blesse, il n’y
a qu’elle qui soigne, répare et guérit » (p 189)
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