CULTURE- PERSONNALITES- AMAR BELLAHCENE
(ECRIVAIN)
Né le 13 février 1953 à Msirda,
dans la wilaya de Tlemcen, Amar Bellahcène a forgé sa
conscience dans ses années universitaires à Oran des années 1970. Al Habib Sayah se souvient avec une vive émotion de cette époque à
la cité universitaire de Hai El Louz où ils
partageaient la même chambre, naviguant entre la folie de la jeunesse et le
rêve de la révolution. Waciny Laredj évoque leurs
interminables débats au mythique café Cintra d’Oran ou au siège du quotidien «El Djoumhouria». Dans cette pépinière de talents, Bellahcène se distinguait déjà par une maturité précoce.
Fort de sa formation en sociologie, il participait ardemment au mouvement du
Volontariat, tout en préservant une indépendance d’esprit farouche face aux
dogmes politiques. Sayah se rappelle l’émerveillement
suscité par les brouillons manuscrits de Bellahcène
tracés d’une belle écriture penchée qui offraient un savoureux mélange de
poésie et de narration. Laredj garde en mémoire une
virée fondatrice en voiture vers l’aéroport d’Alger, au cours de laquelle il
confiait à son ami qu’il avait donné à la nouvelle une splendeur linguistique
inédite. Bellahcène transcendait le réel aride pour
explorer la rude vie quotidienne oranaise, les amours impossibles ou le monde
des marins. Son recueil «Les Incendies de la mer» (Hara’iq al-Bahr), publié à Baghdad,
a d’ailleurs propulsé la nouvelle algérienne vers un horizon panarabe.
Cependant, au fil des années, l’intellectuel a peu à peu été dévoré par le
chercheur. Engagé dans un vaste chantier sociologique sur le rôle historique de
l’intellectuel, dans le sillage des travaux de feu Abdelkader Djeghloul, l’auteur a relégué l’espace intime de la
création au second plan. Privilégiant
l’urgence de l’analyse scientifique, il a sacrifié la part de subjectivité
qu’exigeait l’écriture nouvelliste, si bien que, comme le regrette Laredj, la littérature a perdu le nouvelliste et
l’université a perdu le chercheur, la mort ayant volé son projet avant son
aboutissement. C’est paradoxalement dans l’épreuve d’un cancer implacable que
la grandeur d’âme de l’écrivain a livré son ultime et plus bouleversant éclat.
Le critique Mohamed Bouzerouata dévoile la genèse
poignante du manuscrit de son œuvre testamentaire, le
«Journal de la douleur» (Yawmiyat alWaja). Avant de devenir un livre culte, ce texte tenait
dans trois modestes carnets que son épouse, Fatna, a confié à l’écrivain Tahar Ouettar, conformément aux dernières volontés du défunt. Le
déchiffrement de ces pages fut une épreuve déchirante pour l’auteur de L’As.
Sous l’emprise de la maladie, l’écriture d’ordinaire si élégante de Bellahcène s’était faite tremblante. Les lignes
s’incurvaient, les mots se chevauchaient dans une tension extrême, et certains
passages portaient la trace indélébile de ses larmes. Face à cette confession
arrachée à la souffrance physique, Ouettar a accompli
un minutieux travail d’édition, structurant le texte et l’accompagnant d’une
préface poignante. Paru en 1995, au cœur de la décennie noire, cet ouvrage est
la première autobiographie algérienne à affronter la mort avec une telle bravoure
sisyphéenne, brisant le tabou de la dissimulation de la douleur. Le 29 août 1993, Amar Bellahcène
rendait son dernier souffle, emportant avec lui le vœu intime de reposer sous
l’arbre de son grand-père, près du mausolée de Sidi Abdellah, à Tilouine. S’il fut finalement inhumé à Maghnia,
où ses pairs veillèrent une dernière fois sur lui, son héritage demeure
profondément enraciné dans cette terre qu’il a tant sondée.