CULTURE- PERSONNALITÉS- ABDELKADER OULD ABDERRAHMANNE , DIT KAKI (THÉÂTRE)
A Mostaganem, où il est né le 18 février 1934,
comme à Oran, où il s’est éteint le 14 février 1995, Abdelkader Ould Abderrahmane, dit Kaki, demeure une référence
incontournable. Il n’est pas une simple figure historique du quatrième art : il
en est l’un des fondateurs modernes. Chez Kaki, le théâtre n’a jamais été un
divertissement, il était nécessité. Positionnement. Engagement. Très tôt,
apprenti meddah à dix ans, il découvre la puissance
du récit populaire, l’énergie du cercle, la dynamique de la halqa
où la parole circule et fédère. Cette matrice populaire irrigue toute son œuvre
et devient la base d’une dramaturgie profondément enracinée dans l’oralité
algérienne, tout en dialoguant avec les écritures universelles. En 1958, il
fonde sa propre troupe — un geste fondateur à une époque où le théâtre national
cherche encore ses repères. Comédien, dramaturge, metteur en scène et
pédagogue, il multiplie les expériences et met en scène des auteurs comme
Eugène Ionesco, Samuel Beckett, Plaute ou Carlo Gozzi. D’abord marqué par
Bertolt Brecht, il s’en affranchit progressivement pour inventer son propre
langage scénique : un théâtre de distance critique, nourri d’humour, de satire
et d’un profond sens du collectif.Son
œuvre compte plus de quarante pièces. El Guerrâb oua Salihine, La Légende de la
rose, Dem el-hob, La Maison
de Dieu, 132 ans, Le Peuple de la nuit, Ifrikya qabla 1, Diwan el-garagouz, Koul ouahad ou hakmou, Les Vieux, Beni
kelboun… Autant de textes qui explorent les fractures
sociales, interrogent les rapports de pouvoir et sondent les silences de la
mémoire collective. Pour les professionnels du secteur, l’impact de Kaki reste
structurant. «Il a donné au théâtre algérien sa
colonne vertébrale», confie un metteur en scène de Mostaganem. «Avant lui, il y avait des initiatives isolées. Avec lui, il
y a eu une vision, une méthode, une architecture artistique. Mohamed Merouani, directeur de la culture, souligne que Kaki ne
concevait pas le théâtre comme un simple spectacle, mais comme une adresse
directe à la société. «Il écrivait pour provoquer la
réflexion, bousculer les certitudes et ouvrir le débat», rappelle-t-il. Son
héritage dépasse largement le répertoire : il a structuré des troupes,
accompagné des générations de comédiens et transmis une véritable éthique de
travail. En somme, il a fait du théâtre un acteur à part entière de la vie
publique. Du côté universitaire, le constat est unanime. Kaki a réussi une
synthèse rare entre modernité occidentale et tradition orale algérienne. En
réhabilitant la halqa et l’esprit du meddah tout en intégrant des techniques contemporaines, il
a démontré que l’universel passe par le local. Son usage assumé du dialecte
comme langue dramaturgique fut à la fois un geste esthétique et un acte
politique.