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Ecole nationale supérieure de journalisme d'Alger (création 1964)

Date de création: 28-12-2025 18:50
Dernière mise à jour: 28-12-2025 18:50
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COMMUNICATION- ETUDES ET ANALYSES- ÉCOLE NATIONALE SUPÉRIEURE DE JOURNALISME D’ALGER (CRÉATION 1964)

L’École de journalisme d’Alger (1964-1990) : les défis d’une formation professionnelle

The Algiers School of Journalism (1964–1990): The challenges of professional training (Extrait de l’abstract)

مدرسة الجزائر العاصمة للصحافة 1964 - 1990: تحدِّيات التكوين المهني

Chloé Nejma Rondeleux

https://doi.org/10.4000/anneemaghreb.10765

À la fin de l’année 1964, une trentaine d’étudiants font leur rentrée dans la nouvelle École nationale supérieure de journalisme (ENSJ), créée à Alger au début du mois d’octobre. Parmi eux, une majorité d’hommes ainsi que trois femmes (Ahcène-Djaballah B., 2020, p. 36), pour la plupart originaires d’Alger mais aussi d’autres grandes villes du pays. Pour intégrer cette première promotion d’étudiants en journalisme, ils ont d’abord été sélectionnés sur dossier puis ont dû réussir le concours d’entrée. C’est ainsi qu’en ce mois de novembre 1964, les murs anciens et humides du 2 rue Jacques Cartier, en plein centre-ville d’Alger, s’animent de l’agitation des établissements universitaires. Même si les pièces sombres et exiguës du bâtiment – qui abrita à l’époque coloniale le siège de la Loge maçonnique d’Alger – sont loin d’être opérationnelles comme salles de cours, cette ouverture est un événement.

À l’échelle du Maghreb et plus largement du continent africain, l’École de journalisme d’Alger constitue une expérience inédite à double titre3. D’une part, elle représente un projet pionnier de formation en journalisme, en précédant de plusieurs années la naissance de l’Institut de presse et des sciences de l’information (IPSI) de Tunis en 1967, celle de l’Institut supérieur de journalisme de Rabat en 1977 (Fourdan-Cilia et Paris, 1977, p. 982), mais aussi les créations en 1970 de l’École de journalisme pour les pays africains de l’Université de Nairobi (Kenya) et de l’École supérieure internationale de journalisme de Yaoundé (Cameroun). D’autre part, à la différence d’un modèle largement présent dans les pays dits « en voie de développement » à l’époque, l’ENSJ est fondée sans l’appui d’un organisme étranger, notamment celui de la fondation privée allemande Friedrich Naumann qui, empreinte d’une idéologie de libéralisme social, soutient à partir du milieu des années 1960 le développement de nombreux instituts de presse dans les pays du « Tiers-Monde ».

La naissance de l’ENSJ s’inscrit dans un contexte de post-indépendance particulièrement dynamique, au niveau politique, avec la multiplication d’initiatives visant, après 132 ans de colonisation française, à doter l’Algérie de ses propres institutions. Dans le domaine de l’éducation, plusieurs établissements d’enseignement supérieur sont fondés au cours de l’année 1964, tels que l’École normale supérieure (ENS) en avril 1964, l’École nationale d’administration (ENA) en juin 1964, ou encore le Centre africain des hydrocarbures et des textiles (CAHT) en octobre 1964. Tous ces instituts, à l’image de l’ENSJ, visent à former rapidement des diplômés capables d’assurer le fonctionnement des infrastructures du pays après le départ massif des Français au cours de l’année 1962. L’École de journalisme doit ainsi pallier un manque de journalistes professionnels algériens, chargés d’animer les médias de langue française et arabe qui ont été nationalisés ou créés au lendemain de l’indépendance. La sortie de guerre a en effet vidé le secteur des médias et de l’information, monopolisé par la presse coloniale dont les Algériens étaient largement exclus (Ihaddaden, 1983). Par ailleurs, les rares journalistes algériens formés sur le tas en animant la presse nationaliste clandestine, et qui dirigent les médias après l’indépendance, sont rapidement appelés à occuper des postes de responsabilité politique dans l’administration et la diplomatie (Ihaddaden, 2012, p. 97).

En adéquation avec le projet tracé par le Front de libération nationale (FLN) lors du Congrès de la Soummam de 1956, ces nouvelles infrastructures scolaires ont donc pour mission de « donner au pays les cadres dont il a besoin » et « d’assurer le développement de la pensée socialiste en tant qu’instrument de formation idéologique » (Remili, 1980, p. 45). L’ENSJ a pour rôle de former « des cadres supérieurs dans le domaine de l’information, de la presse et de l’administration publique » destinés à participer à « l’édification d’une information spécifiquement algérienne ». Cette définition, contenue dans la brochure de présentation de l’École éditée par le ministère de l’Éducation nationale et l’Université d’Alger, reflète la vision très bureaucratique et idéologique du rôle du journaliste défendue par les dirigeants politiques. Dans un régime de parti unique (Leca et Vatin, 1975, p. 75) où l’autorité politique contrôle l’ensemble des médias, le journaliste endosse aussi le rôle de fonctionnaire, de militant et de porte-parole du parti, du gouvernement et de la Révolution, comme le répètent les discours des responsables politiques et les textes législatifs encadrant la profession (Brahimi, 1987, p. 195). Compte tenu du lien étroit des médias avec le pouvoir, le journaliste algérien évolue donc dans un environnement de travail contraignant, qu’il dépende du ministère de l’Information au sein des médias gouvernementaux – l’agence de presse Algérie Presse Service (APS), la Radiodiffusion-télévision algérienne (RTA) et les principaux quotidiens du pays dont El Moudjahid – ou du FLN au sein des médias du parti, composés de deux hebdomadaires dont Révolution Africaine et de quelques publications d’organisations des masses de faible diffusion. Le coup d’État du 19 juin 1965 du colonel Houari Boumediène renforce encore davantage ce système de monopole étatique sur les médias qui se poursuit sous la présidence de Chadli Bendjedid (1979-1992) (................)En 1975, l’ENSJ devient l’Institut des sciences politiques et de l’information (ISPI), suite à sa fusion avec l’Institut des sciences politiques, avant de retrouver son autonomie en 1983 et d’être renommé l’Institut des sciences de l’information et de la communication (ISIC).

Ces modifications et leurs conséquences témoignent des multiples visages de l’Institut soumis à la tutelle de l’Université d’Alger et donc de son recteur9, dirigé par des directeurs aux parcours variés et composé d’une équipe enseignante ainsi que d’étudiants aux profils divers. Tous ces acteurs possèdent des visions différentes, parfois antagoniques, de la finalité de la formation dispensée. En s’appuyant principalement sur des sources internes à l’institution, cet article privilégie les points de vue des protagonistes de l’École de journalisme. Ce choix repose, d’une part, sur la volonté de proposer une histoire plus sociale qu’institutionnelle, laquelle est déjà présente dans l’historiographie (Brahimi, 1980 ; Kirat, 1987 ; Chaouche-Ramdane, 1989 ; ʻAzzi, 1990) et, d’autre part, sur celle de dépasser l’indisponibilité des archives officielles de l’Institut et plus largement de l’État, en valorisant à la fois des sources accessibles (thèses d’anciens élèves, revues académiques, autobiographies) et de nouveaux corpus (entretiens et documents personnels).(..........................)

.Le décret portant création de l’ENSJ est publié le 21 décembre 1964. Cette reconnaissance légale, érigée en date de naissance officielle de l’institution, parachève une série d’initiatives dans le domaine de la formation journalistique, mises en œuvre par le ministère de l’Orientation nationale tout au long de l’année 1964. Un séminaire sur l’information est ainsi organisé du 20 au 25 janvier à Alger, à destination des « attachés de presse, du Bureau politique et de différents ministères ». Dans la continuité du séminaire, se tient le premier stage de formation de journalistes depuis l’indépendance.

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À partir du 27 janvier, dans les locaux du centre familial de Ben Aknoun, un ancien centre de vacances devenu une résidence pour artistes à l’indépendance, situé sur les hauteurs d’Alger, une trentaine de participants s’initie pendant trois mois au journalisme de base. Le groupe de stagiaires composé de 27 élèves algériens, intégrant une minorité de femmes, est encadré par une imposante équipe d’une quinzaine de professeurs-journalistes, expérimentée, internationale et exclusivement masculine. À l’image d’Ota Hitschmann, journaliste de l’agence de presse tchécoslovaque CTK, de Paul Grangeon, secrétaire de rédaction du journal français Libération ou encore d’Euclidès Vasquez Candela, journaliste à Révolution Cuba, des enseignants originaires de Tchécoslovaquie, de France, de Cuba et de RDA ont été dépêchés par l’OIJ qui a contribué, à la demande des autorités algériennes, à l’organisation de ce stage de journalisme.

 

Aux côtés des enseignants algériens, envoyés par les ministères, et des professeurs français, détachés d’instituts de formation, se trouvent des militants nationalistes africains et même un « libertaire » en la personne de Serge Michel (Rupp, 2012), décrit par l’un des stagiaires comme « élément moteur du stage ». Ce journaliste aguerri né en France, fervent révolutionnaire et internationaliste convaincu, a joué un rôle de premier plan dans la construction des médias algériens (Ibid.). Fort de son expérience de journaliste professionnel, Serge Michel assure lors du stage les cours de techniques rédactionnelles, au sein d’un programme où l’enseignement pratique occupe une place prépondérante. Les stagiaires produisent ainsi chaque jour par petits groupes un journal mural qui comporte toutes les rubriques d’un quotidien, et confectionnent un vrai journal à la fin de leur formation. Pour aboutir à l’ensemble de ces réalisations, les apprentis journalistes s’attèlent jour et nuit à la tâche, passant parfois des nuits blanches à finaliser leurs travaux. « Considérés beaucoup plus comme des débutants dans le métier […] que comme de simples étudiants »1, ces stagiaires se voient offrir l’occasion, avant même la fin du stage le 27 avril 1964, de débuter une carrière de journaliste en intégrant l’équipe du quotidien Alger Ce Soir. Fondé par Serge Michel, le journal mobilise en effet la moitié des 27 élèves pour son premier numéro sorti le 15 avril (Ferhi, 2013, p. 95). Certains d’entre eux y continuent d’ailleurs leur chemin tandis que d’autres rejoignent les rédactions du Peuple, de la RTA ou encore de l’APS (Ibid., p. 103). Plusieurs des participants poursuivront une longue carrière dans les médias, principalement dans la presse écrite de langue française, à l’image de Bachir Rezzoug (La République, El Moudjahid, Révolution Africaine), Mimi Maziz (Révolution Africaine) ou encore Kamel Belkacem (El Moudjahid, Algérie-Actualité).

Six mois après la fin de ce stage, la toute nouvelle École de journalisme ouvre ses portes en accueillant ses premiers étudiants.