COMMUNICATION- ETUDES ET
ANALYSES- ÉCOLE NATIONALE SUPÉRIEURE DE JOURNALISME D’ALGER (CRÉATION 1964)
L’École de journalisme d’Alger (1964-1990) : les défis d’une
formation professionnelle
The Algiers School of Journalism
(1964–1990): The challenges of professional training (Extrait de l’abstract)
مدرسة
الجزائر
العاصمة
للصحافة 1964 - 1990:
تحدِّيات
التكوين
المهني
Chloé Nejma Rondeleux
https://doi.org/10.4000/anneemaghreb.10765
À la fin de
l’année 1964, une trentaine d’étudiants font leur rentrée dans la nouvelle
École nationale supérieure de journalisme (ENSJ), créée à Alger au début du
mois d’octobre. Parmi eux, une majorité d’hommes ainsi que trois femmes (Ahcène-Djaballah B., 2020, p. 36), pour la plupart
originaires d’Alger mais aussi d’autres grandes villes du pays. Pour intégrer
cette première promotion d’étudiants en journalisme, ils ont d’abord été
sélectionnés sur dossier puis ont dû réussir le concours d’entrée. C’est ainsi
qu’en ce mois de novembre 1964, les murs anciens et humides du 2 rue Jacques
Cartier, en plein centre-ville d’Alger, s’animent de l’agitation des
établissements universitaires. Même si les pièces sombres et exiguës du
bâtiment – qui abrita à l’époque coloniale le siège de la Loge maçonnique
d’Alger – sont loin d’être opérationnelles comme salles de cours, cette
ouverture est un événement.
À l’échelle
du Maghreb et plus largement du continent africain, l’École de journalisme
d’Alger constitue une expérience inédite à double titre3. D’une part, elle représente un projet
pionnier de formation en journalisme, en précédant de plusieurs années la
naissance de l’Institut de presse et des sciences de l’information (IPSI) de
Tunis en 1967, celle de l’Institut supérieur de journalisme de Rabat en 1977 (Fourdan-Cilia et Paris, 1977, p. 982), mais aussi les
créations en 1970 de l’École de journalisme pour les pays africains de
l’Université de Nairobi (Kenya) et de l’École supérieure internationale de
journalisme de Yaoundé (Cameroun). D’autre part, à la différence d’un modèle
largement présent dans les pays dits « en voie de développement » à
l’époque, l’ENSJ est fondée sans l’appui d’un organisme étranger, notamment
celui de la fondation privée allemande Friedrich Naumann
qui, empreinte d’une idéologie de libéralisme social, soutient à partir du
milieu des années 1960 le développement de nombreux instituts de presse dans
les pays du « Tiers-Monde ».
La
naissance de l’ENSJ s’inscrit dans un contexte de post-indépendance
particulièrement dynamique, au niveau politique, avec la multiplication
d’initiatives visant, après 132 ans de colonisation française, à doter
l’Algérie de ses propres institutions. Dans le domaine de l’éducation,
plusieurs établissements d’enseignement supérieur sont fondés au cours de
l’année 1964, tels que l’École normale supérieure (ENS) en avril 1964, l’École
nationale d’administration (ENA) en juin 1964, ou encore le Centre africain des
hydrocarbures et des textiles (CAHT) en octobre 1964. Tous ces instituts, à
l’image de l’ENSJ, visent à former rapidement des diplômés capables d’assurer
le fonctionnement des infrastructures du pays après le départ massif des
Français au cours de l’année 1962. L’École de journalisme doit ainsi pallier un
manque de journalistes professionnels algériens, chargés d’animer les médias de
langue française et arabe qui ont été nationalisés ou créés au lendemain de
l’indépendance. La sortie de guerre a en effet vidé le secteur des médias et de
l’information, monopolisé par la presse coloniale dont les Algériens étaient
largement exclus (Ihaddaden, 1983). Par ailleurs, les
rares journalistes algériens formés sur le tas en animant la presse
nationaliste clandestine, et qui dirigent les médias après l’indépendance, sont
rapidement appelés à occuper des postes de responsabilité politique dans
l’administration et la diplomatie (Ihaddaden, 2012,
p. 97).
En adéquation avec le projet tracé par le Front de libération
nationale (FLN) lors du Congrès de la Soummam de 1956, ces nouvelles
infrastructures scolaires ont donc pour mission de « donner au pays les
cadres dont il a besoin » et « d’assurer le développement de la
pensée socialiste en tant qu’instrument de formation idéologique » (Remili, 1980, p. 45). L’ENSJ a pour rôle de former
« des cadres supérieurs dans le domaine de l’information, de la presse et
de l’administration publique » destinés à participer à
« l’édification d’une information spécifiquement algérienne ». Cette
définition, contenue dans la brochure de présentation de l’École éditée par le
ministère de l’Éducation nationale et l’Université d’Alger, reflète la vision
très bureaucratique et idéologique du rôle du journaliste défendue par les
dirigeants politiques. Dans un régime de parti unique (Leca et Vatin, 1975, p. 75) où l’autorité politique contrôle
l’ensemble des médias, le journaliste endosse aussi le rôle de fonctionnaire,
de militant et de porte-parole du parti, du gouvernement et de la Révolution, comme
le répètent les discours des responsables politiques et les textes législatifs
encadrant la profession (Brahimi, 1987, p. 195). Compte tenu du lien
étroit des médias avec le pouvoir, le journaliste algérien évolue donc dans un
environnement de travail contraignant, qu’il dépende du ministère de
l’Information au sein des médias gouvernementaux – l’agence de presse Algérie
Presse Service (APS), la Radiodiffusion-télévision algérienne (RTA) et les
principaux quotidiens du pays dont El Moudjahid – ou du FLN au
sein des médias du parti, composés de deux hebdomadaires dont Révolution
Africaine et de quelques publications d’organisations des masses de
faible diffusion. Le coup d’État du 19 juin 1965 du colonel Houari Boumediène renforce encore davantage ce système de monopole
étatique sur les médias qui se poursuit sous la présidence de Chadli Bendjedid
(1979-1992) (................)En 1975, l’ENSJ devient
l’Institut des sciences politiques et de l’information (ISPI), suite à sa
fusion avec l’Institut des sciences politiques, avant de retrouver son
autonomie en 1983 et d’être renommé l’Institut des sciences de l’information et
de la communication (ISIC).
Ces modifications et leurs conséquences témoignent des multiples
visages de l’Institut soumis à la tutelle de l’Université d’Alger et donc de
son recteur9, dirigé par des directeurs aux parcours
variés et composé d’une équipe enseignante ainsi que d’étudiants aux profils
divers. Tous ces acteurs possèdent des visions différentes, parfois
antagoniques, de la finalité de la formation dispensée. En s’appuyant
principalement sur des sources internes à l’institution, cet article privilégie
les points de vue des protagonistes de l’École de journalisme. Ce choix
repose, d’une part, sur la volonté de proposer une histoire plus sociale
qu’institutionnelle, laquelle est déjà présente dans l’historiographie
(Brahimi, 1980 ; Kirat, 1987 ; Chaouche-Ramdane, 1989 ; ʻAzzi,
1990) et, d’autre part, sur celle de dépasser l’indisponibilité des archives
officielles de l’Institut et plus largement de l’État, en valorisant à la fois
des sources accessibles (thèses d’anciens élèves, revues académiques,
autobiographies) et de nouveaux corpus (entretiens et documents personnels).(..........................)
.Le décret portant création de l’ENSJ
est publié le 21 décembre 1964. Cette reconnaissance légale, érigée en date de
naissance officielle de l’institution, parachève une série d’initiatives dans
le domaine de la formation journalistique, mises en œuvre par le ministère de
l’Orientation nationale tout au long de l’année 1964. Un séminaire sur
l’information est ainsi organisé du 20 au 25 janvier à Alger, à destination des
« attachés de presse, du Bureau politique et de différents
ministères ». Dans la continuité du séminaire, se tient le premier stage
de formation de journalistes depuis l’indépendance.
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À partir du
27 janvier, dans les locaux du centre familial de Ben Aknoun,
un ancien centre de vacances devenu une résidence pour artistes à
l’indépendance, situé sur les hauteurs d’Alger, une trentaine de participants
s’initie pendant trois mois au journalisme de base. Le groupe de stagiaires
composé de 27 élèves algériens, intégrant une minorité de femmes, est encadré
par une imposante équipe d’une quinzaine de professeurs-journalistes,
expérimentée, internationale et exclusivement masculine. À l’image d’Ota Hitschmann, journaliste de l’agence de presse
tchécoslovaque CTK, de Paul Grangeon, secrétaire de rédaction du journal
français Libération ou encore d’Euclidès
Vasquez Candela, journaliste à Révolution Cuba, des enseignants
originaires de Tchécoslovaquie, de France, de Cuba et de RDA ont été dépêchés
par l’OIJ qui a contribué, à la demande des autorités algériennes, à
l’organisation de ce stage de journalisme.
Aux côtés
des enseignants algériens, envoyés par les ministères, et des professeurs
français, détachés d’instituts de formation, se trouvent des militants
nationalistes africains et même un « libertaire » en la personne de
Serge Michel (Rupp, 2012), décrit par l’un des stagiaires comme « élément
moteur du stage ». Ce journaliste aguerri né en France, fervent
révolutionnaire et internationaliste convaincu, a joué un rôle de premier plan
dans la construction des médias algériens (Ibid.). Fort de son
expérience de journaliste professionnel, Serge Michel assure lors du stage les
cours de techniques rédactionnelles, au sein d’un programme où l’enseignement
pratique occupe une place prépondérante. Les stagiaires produisent ainsi chaque
jour par petits groupes un journal mural qui comporte toutes les rubriques d’un
quotidien, et confectionnent un vrai journal à la fin de leur formation. Pour
aboutir à l’ensemble de ces réalisations, les apprentis journalistes s’attèlent
jour et nuit à la tâche, passant parfois des nuits blanches à finaliser leurs
travaux. « Considérés beaucoup plus comme des débutants dans le métier […]
que comme de simples étudiants »1, ces
stagiaires se voient offrir l’occasion, avant même la fin du stage le 27 avril
1964, de débuter une carrière de journaliste en intégrant l’équipe du
quotidien Alger Ce Soir. Fondé par Serge Michel, le journal
mobilise en effet la moitié des 27 élèves pour son premier numéro sorti le 15
avril (Ferhi, 2013, p. 95). Certains d’entre eux
y continuent d’ailleurs leur chemin tandis que d’autres rejoignent les
rédactions du Peuple, de la RTA ou encore de l’APS (Ibid., p. 103).
Plusieurs des participants poursuivront une longue carrière dans les médias,
principalement dans la presse écrite de langue française, à l’image de Bachir Rezzoug (La République, El Moudjahid, Révolution
Africaine), Mimi Maziz (Révolution Africaine)
ou encore Kamel Belkacem (El Moudjahid, Algérie-Actualité).
Six mois
après la fin de ce stage, la toute nouvelle École de journalisme ouvre ses
portes en accueillant ses premiers étudiants.